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Les champs d'Anjou
Comme je déambulais sur le chemin qui me menait chez Depardieu, dans la région d'Anjou dans le centre nord de la France, je ne pouvais m'empêcher de me sentir revigoré par l'aube croustillante et mordante de cette bucolique région en cette période de l'année. J'arrivais à sa maison au moment où le soleil matinal illuminait les vieux murs crépis d'une intense lumière dorée. Je cognai à la porte pendant près de vingt minutes. 

Finalement apparut devant moi le maître incontesté du cinéma français moderne, sous l'apparence d'un ours qui venait tout juste de finir son hibernation mais n'avait pas encore évacué son tampon muqueux. "Merde, savez-vous l'heure qu'il est, monsieur?" me dit-il avec une lueur de malice dans le regard qui me fit comprendre qu'il ne faisait que plaisanter. "Vous dormiez, pendant que d'autres souffraient?" fut le splendide effet de badinage que je lui offrai en réponse, tout en poussant la porte et en pénétrant dans le hall.

Dans le coin opposé de la pièce se trouvait ce qui devait être son fauteuil préféré, avec la liseuse toujours allumée de la nuit précédente. Autour, plusieurs bouteilles de vin presque vides, arborant l'étiquette Château Tigné (le domaine de Gérard), avec moins d'un doigt de vin de reste dans l'une des bouteilles. J'en pris une rasade pour satisfaire ma curiosité, et dit à Gérard : "C'est du vin d'église?" A ce moment, il était clair que Gérard ne se sentait pas bien, car il ne riait pas du tout. Comme je m'affalais dans le fauteuil, Gérard me regarda avec incrédulité, probablement en raison de mon grand renom de journaliste et du fait que je me trouvai dans sa maison. N'étant pas outre mesure crédule envers la télépathie, j'étais cependant certain de pouvoir l'entendre penser : "Est-ce que cela m'arrive vraiment?" Son expression était impayable. Gérard s'assit lentement dans le fauteuil opposé, sans jamais décrocher de moi ses intenses yeux gaulois, ne serait-ce que pour une fraction de seconde.

Le fanfaron-
vigneron
Le fabuleux
personnage qu'est
Cyrano!

Me sentant quelque peu embarrassé, je lui dit : "Depuis combien d'années demeurez-vous ici?" Il roula des yeux (embrouillés) vers le ciel, et dit : "Would you prefer to use english?" [Préférez-vous parler anglais?], à quoi je répondis qu'en fait oui. Il se mit alors à répondre à ma question : "I do not zhink zhat I am living here, really" [je ne crois pas que je vis vraiment ici] dit-il, presque hésitant, "Because I do not zhink zhat I am living in a place where zhere is no sleep and no privacy." [Car je ne pense pas que je vis dans un endroit où on ne peut pas dormir et avoir une vie privée]. "Ha! Ha!", fis-je, "Very Good. Touché! Très bon! Très, très, très, très bon!" Il roula encore des yeux. Enhardi par cette évidente complicité, je jetai ma seconde question (en anglais) : "Alors, maintenant, Gérard, Parlez-moi de ce fabuleux personnage qu'est Cyrano." Ses yeux s'écarquillèrent au point que l'on voyait le blanc au-dessus des iris, et il se rua sur le téléphone, tapa deux chiffres et s'arrêta, ayant sans doute oublié les six suivants. "Bonjour, sergent", fit Gérard. Je scrutai précipitamment la pièce, mais ne vis pas le chien auquel il s'adressait de toute évidence.

Avant qu'il ne puisse continuer, Élisabeth, sa charmante épouse, entra dans la pièce; on eut dit qu'elle sortait d'un mixer. Gérard raccrocha le téléphone. Je lui fis un clin d'oeil espiègle, puis un autre. "Qui est là?", demanda madame Depardieu. "Je ne sais pas", répondit Gérard pour me taquiner, "Un connard qui se prend pour un journaliste." Inutile de dire que je n'étais plus bon à rien, littéralement plié en deux de rire sur le sol. "Mais, nous ne l'attendions pas", dit-elle. "Alors, Élisabeth, faut pas enculer les mouches!", répondit Gérard, "Mais je vais bientôt lui casser la gueule!".
Je vais bientôt lui 
casser la gueule!
Les larmes coulaient le long de mon visage, je continuais de m'esclaffer par terre. "Élisabeth, comment dit-on 'casser la gueule à quelqu'un' en anglais?" continua Gérard; "ce n'est pas à moi qu'il faut le demander", répondit-elle, "il faut encore téléphoner à Hieronymus". Alors, pour me montrer qu'il était vraiment le génie français du comique, il me prit par le col, me hissa jusqu'à son visage, et me dit : "Get Out!" [Foutez-moi le camp!]. Il me jeta dans la rue, en hurlant "va te faire foutre!", et il claqua la porte. Je restai là, sur la chaussée, hurlant de rire pendant au moins quinze minutes. "Quel fanfaron!", me dis-je, tout en me demandant pourquoi il était si long à revenir. "Encore une blague! Quel type!" Après m'être finalement calmé, je regardai ma montre et vit qu'il était 6h45 du matin. Ayant accompli une pleine journée de travail, je hâtais le pas vers la plus proche taverne.


Merci à Sébastien Bermes !